écritures

Ablasifs

Et l'idée toujours de

toujours de donner un nom

ne les blâmez pas

ne pas les blasez systématiquement

un blase, deux blasons

un blase pour la vie

à blaser les choses

de tout temps

comme abraser le temps,

les gens, qui sait ?

Abrasifs, qui c'est les gens ?

Abalsifs donc aussi

privés de blason,

privés de blase,

sans nom, mais pas inconnus

de la rue,

de ceux de passage,

ceux qui passent

les passants qui trépassent 

les passants qu'ils sont devenus

ablasifs sous nos regards

et aux regards de nos lois

qui protègent on ne sait quoi

mais pas eux

même pas nous

incapables de les nommer

sans honte, sans crainte de la honte

et qu'on nous interdit

de nommer,

de loger,

de nourrir même

quitte à mourir là-bas

loin de nos vies sans nom

ablasifs de nos propres noms

de la mémoire de nos noms

de celle pour qui

ce fut sur la route

quelque part

ailleurs ou ici

qu'advint le salut

loin de ces choses sans nom

car on n'en a pas l'expérience

pas de vécu à associer

ablasifs qu'on est de toute chose étrangère

qui ne soit commerciable,

enviable, avantageable

en tout point

et pour rien

dans le mépris d'autres sans noms

qui se tuent pour nous

pour des fringues,

des téléphones

que nous portons comme nous les jetons.

L'or et le brun

J’ai de l’or dans les mains

Et du brun dans la tête.

J’ai de l’or dans les mains

Et l’inverse, c’est peut-être aussi bien.

Je ne sais que faire.

J’ai dans les mains

Lors de petits moments,

Lors de belles rencontres,

Lors de nos étreintes,

Et une foule de confetti

Qui colorent et pigmentent ma vie,

Et ce métal qui brûle et luit

Comme un caméléon sans pantone.

 

J’ai  dès lors, dans les mains

Et jusque dans mon lit,

Une rivière de petits matins calmes,

Une foule empruntée sur la lune,

Un ensemble de rayons d’argent

Qui prolongent chaque instant,

Me fredonnent les chansons

Et me brodent un blason

Plus brillant qu’autrefois.

 

Entre les mains,

Dans la tête que je tiens,

Alors avec un brin de nostalgie,

Avec un petit brin de folie

Qui me pousse au-delà parfois,

Alors avec un brin de fantaisie

Comme d’herbe au coin des lèvres

Par un après-midi d’or et d’été,

Le brun me revient.

 

J’ai de l’or dans les mains

Et du brun dans la tête.

Et le contraire, c’est peut-être aussi bien

Comme on ne sait auquel on tient,

Juste avant, juste après

Le passage d’un regret.

Les repas du dimanche

Collage, texte et dessin sur papier. 13 pages. 17 x 11 cm

 

Les habitudes étaient bien établies.

Je me souviens très bien de nos dimanches. En hiver, nous avions systématiquement du pot-au-feu et des légumes du potager. Le soir, maman nous faisait une bonne soupe, un poulet au four et sa garniture d’échalotes accompagné de pommes de terre rôties. En dessert, nous avions de la tarte maison, un flan, une île flottante. Maman était un véritable cordon bleu, nous avions la chance d’avoir un potager, des lapins et des poules, bref, que du bio !

Lilou. 

 

On mettait les petits plats dans les grands.

Le dimanche, c’était très traditionnel : on mangeait du poulet cuit dans une cocotte en fonte. Le repas était servi sur une nappe blanche brodée aux initiales de la famille, pour le plus grand plaisir de mon père. Ma grand-mère était très bonne cuisinière. Longtemps après avoir quitté le nid, je lui demandais souvent de me préparer mon plat préféré : du riz à la sauce tomate mélangé à des moules. Elle faisait également des paupiettes de veau accompagnées d’une sauce onctueuse à la crème.

Michèle. 

 

Un délice inégalable.

Chez nous, le dimanche, il y avait des Saint-Jacques, du pot-au-feu ou du boudin noir. Ma grand-mère cuisinait divinement le lapin. Mon père en élevait et en tuait un chaque samedi à la bonne période. En dessert, maman nous faisait des mokas et des tartes à l’ananas ou aux abricots. Hélas, ma cuisine ne leur arrive pas à la cheville.

Violette.

 

La nostalgie d’une cuisine savoureuse pleine d’amour familial.

Chez nous, le menu du dimanche variait. Souvent, il y avait du pot-au-feu (et du hachis Parmentier le soir), de la langue de bœuf, de la tête de veau, de la blanquette de veau, une poule au blanc ou du poulet. Pour le dessert, il y avait toujours une tarte (rhubarbe, pommes, prune) ou un gâteau. Quel régal !

Céline.

 

Chaque dimanche, même programme.

Chez nous, c’était soit du poulet avec des salsifis ou du lapin en civet au vin. Nous le préférions mijoté au vin rouge avec des herbes, et les nouilles servies à part. Parfois, on mangeait des escalopes de veau à la crème et aux champignons. L’hiver, nous avions du pot-au-feu. Le bouillon servait à nous faire de la soupe « grasse », dans laquelle on mettait du pain. En dessert, maman nous préparait de la mousse au chocolat maison, des îles flottantes ou du riz au lait.

Katherine.

 

Des moments de bonheur partagés.

Il y avait toujours une belle nappe blanche brodée, et le menu habituel était tomates et œufs mimosa ou bouchées à la reine, poulet rôti ou gigot d’agneau avec pommes de terre sautées, salade et gâteau que j’allais choisir à la pâtisserie avec mon père. Mais le dimanche, ce que nous avions en très grande quantité, c’était l’amour immense de nos parents.

Agathe.

 

Nappe blanche et cristal.

Chez moi, nous avions souvent, un rôti cuit au four accompagné de légumes du jardin, et les jours de fête, des médaillons de veau ou du porc avec des champignons frais et de la crème. Les frites maison de ma mère étaient – et sont encore, les meilleures dans mon souvenir. La nappe était blanche et brodée et les verres en cristal avaient des fleurs en filigrane. Mon dessert préféré était le diplomate.

Lorette. 

 

Une recette fétiche.

J’aimais beaucoup ce que cuisinait ma mère : de la langue de bœuf avec des pommes de terre, des carottes, des poireaux accompagnés d’une excellente sauce tomate. Tout cela fait maison, un vrai régal.

Evelyne.

 

Partager le plaisir de faire.

Ma mère n’était pas une grande cuisinière mais elle savait tout préparer de façon simple et délicieuse. Je passais la matinée du dimanche avec elle dans la cuisine et j’ai appris toutes mes recettes en l’observant. Son gratin dauphinois fait aujourd’hui la joie de mes déjeuners dominicaux.

Philippe.

 

Réunis autour d’un bon plat.

Le dimanche était l’occasion pour mes parents de recevoir toujours plein d’amis. La cuisine était simple et abondante. J’aimais ces tablées de quinze personnes réunies autour d’un énorme plat de lapin à la moutarde et de polenta à la « cerfuse ». tout le monde buvait beaucoup et les repas étaient très animés.

Hugo.

 

Le domaine de mon père.

A la maison, le dimanche, c’est papa qui préparait le repas et maman n’avait pas le droit d’entrer dans la cuisine. Il y avait souvent de la salade de museau ou des harengs – pommes à l’huile en entrée. Des calamars à l’armoricaine ou du poulet rôti en plat avec du riz ou du gratin et comme les desserts n’étaient vraiment sa spécialité, un gâteau pris chez le pâtissier très tôt dans la matinée.

Vincent.

 

Le voyage renouvelé.

Chez nous, l’entrée du dimanche midi était toujours la même : des tomates fourrées ! Elle était aussi toujours différente car maman remplissait ses tomates des diverses choses qui se trouvaient dans le réfrigérateur. Papa leur donnait des noms qui nous faisaient voyager. Fromage blanc et fines herbes, façon « cervelle de canuts », crevettes et mayo à « l’Ostendaise » ou encore maïs et lardons à « la cow-boy ». Ma sœur et moi étions prêts pour de vrais voyages imaginaires.

Être un nuage

 

 

Être un nuage

et se précipiter quelque part.

 

Tomber du ciel

et couler sur l'une ou l'autre pente.

 

S'absorber dans l'herbe

et mouiller d'inconnus lieux secs.

 

Étancher une soif d'être utile,

tout en disparaissant 

au plus profond des autres…

Alimenter, gonfler, grossir,

croître ou le croire !

 

Puis évaporer quelques restes,

être un nuage autre,

à nouveau être nuage.

Groupe-bistrot

C’est Michel qui est à l’initiative de ce rendez-vous hebdomadaire. Sa copine d’alors n’aimait pas recevoir et il prit l’habitude de nous attendre ici tous les jeudis soirs. Il ne nous appelait pas. Il était juste là et nous espérait. Certains soirs, on était plus de vingt. D’autres fois, tout  juste trois mais cela a toujours été très sympa.

 

 

On devrait sans doute rentrer et rejoindre nos femmes. Il est tard mais c’est sans fin. Chaque fois qu’un copain arrive, il paye une tournée et c’est reparti pour trinquer, parler fort et refaire le monde ensemble.

 

 

Je ne bois jamais chez moi. Je suis seule et cela ne se fait pas. J’arrive ici tous les jours vers quinze heures, juste après mon feuilleton et je retrouve quelques copines. On boit quelques chopines mais surtout on bavarde et rigole ensemble. Le temps passe plus vite.

 

 

On ne choisit pas son café préféré par hasard. Cela répond à certaines conditions même s’il va m’être très difficile de vous les donner là. La fréquentation, le cadre, les ambiances aux différents moments de la journée et bien sûr, le patron ! Ici, il est génial.

 

 

Je n’aime pas particulièrement le monde, je suis un solitaire. J’aime cependant venir ici pour boire un verre, retrouver des amis, patienter entre deux rendez-vous. La musique est agréable, pas trop forte. Et c’est à deux pas de chez moi.

 

 

On se retrouve ici. On boit un verre ou deux. La bière est bonne et pas trop chère. On cause avec des inconnus, on se confie. C’est une façon de faire passer le temps et aussi d’oublier nos soucis.

 

 

Je fréquente ce troquet depuis les lois anti-tabac. Nous sommes les derniers résistants. Ici, tout le monde fume mais on n’oblige personne à le faire. Ceux que ça dérange n’ont qu’à aller boire ailleurs. C’est ça aussi, la démocratie !

 

 

Je n’aimerais pas remonter tout ce qu’on descend ici chaque fois ! Que voulez-vous, ça fait marcher le commerce ! Et puis on n’est pas du genre à boire de l’eau ! Remarquez, moi, je ne fais jamais de mélange. Le retour est trop grave. Chaque soirée a donc sa couleur et c’est très bien comme ça !

 

 

C’est un piège, je sais. Chaque fois c’est comme ça. Un premier demi, puis un autre. Et c’est la tournée d’untel, celle d’un autre. Au bout d’une heure, le ballet avec les toilettes commence. Ça dure toute la nuit. J’ai l’impression d’avoir la queue à la main tout le temps. Classe, non ?

 

 

On fait souvent le sketch de l’addition car personne ne se souvient vraiment de ce qu’il a bu. Le patron ne fait plus d’ardoise, c’est plus sûr.

Le voisinage de la haie

 

Au bord du mien,

autour du leur,

en lisière d'eux

est la haie des voisins.

 

La haie, souvent cache la rue,

la vue aussi

et replie sur soi.

Son usage peut rendre aveugle

mais jamais sourd car elle bruisse toujours.

 

Le taille-haie 

comme le coiffeur

rase juste autour des oreilles.

Tout le village y parle.

Les tu sais ci, les tu sais ça,

dans la haie

font le bonheur des colporteurs.

 

Peuplée, bigarrée, bizarre,

la haie diffuse entre les nids,

des fauvettes et des faux avis,

des mésanges et des mensonges,

des moineaux et des mots noirs,

des dames âgées, des damoiseaux,

des prises de becs et des coups d'aile avec.

 

La haie insinue chez son voisin

et chez sa voisine aussi,

des raisons d'épier des oreilles,

des envies d'écoutes clandestines

à l'ombre des aubépines,

des chèvrefeuilles et des ifs.

 

Derrière la haie

s'ouvre un lieu qui ne se voit pas

mais qui bruit sur moi !

Chacun sait

que l'innocente verdure 

mène à l'oubli de sa porosité.

On parle, on se confie

et l'indiscrète chlorophylle

vous répète aux quatre vents.

 

 

Fleurie, la haie n'est que plus jolie.

Couvertes de baies, impossible de ne pas s'arrêter et le piège fonctionne.

Seul l'hiver et son climat sévère

lui ôtent son mystère. 

Le vent, les regards traversent enfin

et les gens passent leur chemin.

 

 

Nos encres

texte, impressions numériques, photographies, dessin, encre sur peau.

15,5 x 11,5 cm. 18 pages.

Et renouveler chaque matin, un tracé à l’encre noire en cernant le désir qui se tend. La surface est souple. La pointe du stylo souligne un grain de peau qui affleure et s’échappe en vagues frissonnantes. L’image vient alors de l’ombre. Elle participe du voyage intérieur, est sensuelle et s’accroche au lissé de chair. Elle s’ébouriffe entre les poils avant d’être piégée par l’objectif. La peau ne se tend pas. Par des chemins détournés, elle s’orne petit à petit de figures et de paysages. Un monde s’y révèle. Elle bouge, s’enfle et redescend. Le bas du ventre aussi. Le dessin, lui, est vivant et respire lentement. Des portes s’ouvrent. Des nuages filent dans le ciel. Un coin de toile se soulève par moment. L’encre est une amie. Ce n’est qu’une teinture momentanée et l’averse que provoquera la douche emportera avec elle jusqu’à son souvenir. Nulle mémoire en ses pores, à peine le goût de l’eau et du sel. Et l’espoir d’une langue quelque fois.

Je me remets au dessin. Doucement au réveil et avant le lever. J’ai trop longtemps dormi avec le stylo presqu’à la main. Aussi je noircis dès le matin. Je pose du noir sur le blanc de chair et mes journées prennent le soleil. La peau qu’il me tend, l’appeau quelque fois, accueille ma pointe et la trace se fait entre des grains et des courbes. Son parchemin est d’amour vivant et accompagne mes gestes avec la précision de celui qui respire sous le fil du rasoir. Impossible de nous tromper, il faut se livrer à corps total. Impossible d’effacer,  de biffer, de raturer. Le savon du bain viendra seul à bout de mes possibles erreurs mais la page sera alors trop humide, chaude et distendue pour recommencer. Il faudra attendre la promesse d’un autre matin car bien que renouvelée chaque jour, la magie de cette image là est chose rare. Et puis d’autres images accourent avec la position verticale. Le charme se rompt si facilement.

Dès les premiers carreaux du dallage noir et blanc, l’odeur de la lagune s’empare de mon stylo. Je ne sais rien de la loggia qui se dessine vers le grand canal, ni des colonnes torsadées qui s’esquissent déjà. Venise est la ville des amoureux mais cela ne peut être un prétexte suffisamment crédible à l’image qui naît. L’encre s’y diffuse au son d’une mandoline oubliée et sèche déjà en approchant de l’eau. Venise est la ville des masques mais ce n’est pas un arlequin qui naît du noir qu’on étale sur la peau. Tout semble recommencé. L’ancre sèche à peine et les suaves couleurs de l’orient envahissent déjà la cité. Venise est la ville dont on ne revient pas et son image, bientôt disparue sous la douche, restera cependant plus d’un jour entre nos deux ventres tendus.

Le plaisir dure encore. La pointe qui se pourrait griffure glisse avec le gras de la bille. Et c’est doux. Ah, j’abandonne pour toujours les formats d’autoroute (A4, A5) pour du tracé d’envergure. Je dessine sur du Jésus et je le sens même haleter entre crainte et désir à chaque coup de stylo. Il s’offre à moi. Ce n’est pas un sacrifice mais la promesse d’une image belle et en devenir. Elle naît du noir qui avance. Hier, ombre portée d’un mur de briques serrées puis, ce matin, elle se fait toile, rivets, lacet et flotte sous la brise du lever du jour. Elle montre un à peine dedans sombre et toutefois si lumineux. Une machinerie complexe de tuyaux et soufflerie qui crée un monde et s’y cache. Pour peu qu’on y glisse une oreille, c’est toute une symphonie d’intérieur qui résonne. Chapiteau ambulant, vêtement de maintien ou  montage précaire, je ne sais mais j’ai l’envie forte d’en savoir plus encore.

 

De nouveau, le stylo part, chemine entre les grains de la peau qui naissent sous sa pointe. La bille d'acier ne peut se faire tendre et accroche parfois. L'image naît peu à peu d'un ensemble de zones claires ou sombres et vise au tout. Le gabarit n'est pas le même ce matin et ce n'est pas l'effet de phantasmes incertains. Il varie du fait de la main qui contourne une chaleur visible. Il suit aussi les hésitations du modèle. Des ondulations en animent la surface. Une carpe puis d'autres apparaissent.  L'eau est pure et dans l'ombre aussi. Des koï argent et rouge s'approchent de la main. Du bassin qui les accueille, on voit les côtes. Elles respirent paisiblement tandis que le vent joue dans les bambous. Les triolets d'une flûte au loin. Une cascade aussi. C'est la douche puis l'image disparaît dans les bulles de savon.

 

Ce matin, la main, le noir hésitent toujours à recouvrir le blanc du corps à vue. La peau, le nu frémissent et se tendent sous les petits coups. Gratt, Gratt, naissent les images du jour sans préméditation, ni calcul d'aucune sorte. Juste le plaisir de se sentir enfin écrit ou de glorifier en corps un désir qui dure... Gratt, Gratt, pointe une fleur que prend la main ou la photo. C'est pour en garder le souvenir au-delà du bain et sentir un peu les battements de son coeur. Tiens, il pleut à présent sur la rose qui se tend et son parfum de nouveauté exhale et fait du bien.